The Lost Tapes: les chansons rejetées de Nas qu’il devait absolument sortir

Le consensus sur la trajectoire de la carrière de Nas est le suivant: il débute avec l’indéniable classique Illmatic (1994), passe à une nouvelle sonorité avec son deuxième album It Was Written (1996) avec lequel il atteint le plus grand succès de sa carrière, puis passe les 20 années suivantes à sortir un mélange d’albums qui enthousiasment et déçoivent autant les fans que les critiques. Il y a des hauts (Stillmatic en 2001, God’s Son en 2002, Life Is Good en 2012), des bas (Nas & Ill Will Records en 2000 présente QB’s Finest) et tout ce qui se situe entre les deux. C’est excitant et frustrant d’être fan de Nas, mais au moins il nous laisse toujours du suspense.

The Lost Tapes se situe dans la partie supérieure de son catalogue. Il est arrivé en 2002, un an après que Nas a réaffirmé son statut supérieur dans le rap game avec Stillmatic. De plus, la victoire dans la célèbre guerre contre Jay-Z, grâce au cinglant « Ether », a redonné de l’énergie à Nas tandis qu’il se concentrait vers la sortie de son prochain album studio fin 2002, God’s Son. Désireux de maintenir un dynamisme jusque-là, Nas et Columbia Records ont sorti « The Lost Tapes », une compilation de morceaux laissés de côtés lors du montage de sessions pour les albums précédents, dont Stillmatic et I Am…

 

Les chansons

Lorsqu’une chanson ne figure pas sur la tracklist finale d’un album, c’est souvent pour une bonne raison. Heureusement, avec The Lost Tapes, ce que nous obtenons ne ressemble pas à un mélange de ratages ou de rembourrages.

D’après le premier morceau, Doo Rags, il est évident qu’il s’agit du Nas storytelleur d’Illmatic, et non du Nas exagéré et excessif qui a émergé après ses débuts. C’est la même voix qui décrivait autrefois de façon si vivante une enfance passée dans des circonstances difficiles. L’acuité lyrique s’est peut-être un peu estompée, mais elle est toujours là:

« C’était une époque étrange, des armes dans mon pantalon, des cheveux X-Clan, avec des dreads au sommet de ma coupe. Des fédéraux meurtriers dans les quartiers où je jouais au basket. C’est là que je me suis demandé si j’étais ici pour la cause ou parce que. Parce que Ray Charles pouvait voir le ghetto. On m’a dit de rester fort et que je pouvais battre le diable. » La chanson a un bon feeling, avec un flow discret mais remplie d’émotion et de joie.

 

Poppa Was a Playa a cette grande basse avec des instruments plus sophistiqués qui l’entourent alors que Nas raconte l’histoire de son père trompant sa mère – mais Nas respectera toujours son père pour être resté dans sa vie, et il le fait avec une grande narration:

« Ensuite, il a fait ses bagages, et je lui ai demandé: ‘c’est quoi ce truc blanc sur cette assiette et sur ton visage? Et c’est qui la dame que j’ai en face de moi? Peau noire, tu n’es pas ma maman!’ Il m’a attrapé pour me dire des mots doux. Il m’a promis des choses qu’il m’achèterait si je ne disais rien à maman. Il a dit qu’un jour je comprendrai: ‘Petit moi, ce qui est en moi, est en toi’ « 

 

C’est dans la tristesse et le conscient que Nas excelle, comme le montre à nouveau le dur et pessimiste Black Zombie:

« Descendons tous et relevons-nous, des victimes qui se promènent avec la trisomie 21 (Down Syndrome). Tous coincés, s’évanouissant, criant, attrapant le Saint-Esprit à l’église, effrayés de le faire pour nous-mêmes à moins que nous voyions quelqu’un le faire en premier. Nous avons supplié, nous avons prié, pétitionné et manifesté, juste pour faire une autre génération de zombies noirs. ».

Il propose des paroles puissantes et des propos interpellants sur une instru plus brillante, inspirée du jazz, alors qu’il parle de la façon dont les Noirs d’Amérique embrassent négativement leurs stéréotypes, tout en les avertissant de changer pour le mieux.

 

Le conscient fait place aux rap et punchlines tranchantes sur Everybody’s Crazy:

« Mon poignet est gelé, j’en ai marre de ces gars. Ils bombent le torse comme s’ils étaient grands comme des gratte-ciel. Mais ils sont petits comme une bicoque dans un village africain, doux comme de la barbe à papa. Nous sommes des assassins et des tueurs, on tire dans le plancher des clubs, les balles pulvérisent la famille »

Le titre aborde des sujets familiers tels que les fusillades et les meurtres et Nas vous avertit de ne pas vous frotter à son crew. Les phrases sont folles, le refrain est bon; un autre excellent titre.

 

 

Le lyrisme de Nas est toujours aussi bon, comme le montrent des chansons comme No Idea’s Original qui évoque les horreurs qu’il a vues, les problèmes de l’Amérique et du quartier et la façon dont les gens veulent sa mort. Les riffs de guitare très durs sonnent très bien avec le style boom bap et Nas pose merveilleusement bien son rap de qualité:

« Si les gens pouvaient regarder à l’intérieur de mon esprit, vous trouveriez là où les corps sont enterrés. Regardez d’abord au-delà des hotties qui se font des sous. Allez au centre, entrez avec précaution, passez le cimetière des cellules du cerveau, où l’herbe est responsable de la perte de mémoire. Soyons témoins, l’horreur, la puanteur vous donnera la nausée, voyez ce que j’ai vu chaque jour, je vis avec cette torture ».

 

L’accent est moins mis sur la narration à travers les paroles mais elles sont toujours aussi percutantes, comme le montre Purple où il réfléchit à tout ce qui se passe autour de lui dans le quartier et comment il fume de l’herbe pour oublier tout cela sur une autre prod agréable à base de piano.

« Quelqu’un a dit à ces jeunes d’atteindre les étoiles, au lieu de cela, ils leur disent comment franchir les barreaux en tenant un miroir, regardant une larme en prison, ils fabriquent des armes pour te tuer »

Nas fait le travail sur cet excellent instrumental, en donnant vie à ses couplets avec ses histoires tragiques et cela rend l’écoute fascinante. Il fournit un flow vraiment lisse et bien rythmé qui rend l’écoute agréable.

 

Le thème habituel de ce qui se passe dans le quartier se retrouve ici, il n’est plus aussi frais qu’avant mais il trouve quand même le moyen de le raconter de manière unique, comme sur My Way où il incorpore des histoires du quartier pour nous parler de son ascension, disant qu’il n’a pas écouté ce que les autres disaient et a fait les choses à sa manière. Il y a une grande arrogance et un lyrisme acéré de Nas sur ces touches de piano au rythme rapide et une guitare basse calme qui sonne bien. Le refrain est cool, mais le rap de Nas est l’attraction principale ici. C’est de haut niveau et une brillante démonstration sur une instru vraiment agréable.

 

Dans cet album, il se montre parfois introspectif et personnel, comme dans la chanson Drunk by Myself, où Nas traverse une dépression et un épisode psychotique et s’épanche sur ses problèmes alors qu’il conduit en état d’ivresse en espérant mourir. Il livre des paroles émouvantes, honnêtes et introspectives sur un beat désespéré avec plus de touches de piano et de violons. C’est un morceau percutant, il a vraiment tout dit et c’est un moment phare de cet album. Bien que ces chansons ne soient pas toutes faites pour cet album, leur contenu est excellent et cohérent.

 

Parmi les autres titres, citons Nothing Lasts Forever, qui comprend un autre beat boom bap à base de piano avec des styles brillants ainsi qu’un lyrisme très vivant et une grande narration de Nas qui parle du quartier, de ce qui a changé et du fait que rien ne dure pour toujours.

 

Dans Blaze a 50, Nas couche avec la femme d’un homme riche et planifie de l’assassiner pour l’argent de l’assurance sur une instru d’horreur avec des synthés stridents sur une basse groovy. Le morceau dépeint une histoire étonnante, et le dernier couplet nous laisse bouche bée.

 

Et on termine avec Fetus avec sa représentation de qualité des 9 mois dans le ventre de sa mère qui en fait l’un des meilleurs storytellings du rappeur de Queensbridge. Mois par mois, il tente d’imaginer ce que ça fait d’être un fétus, entendant notamment ses parents se disputer, hésitant même à avorter:

« Le deuxième mois était le moins confortable, mon cordon ombilical m’étouffait. Mais le troisième mois a failli encore plus me rapprocher de la mort, c’est à ce moment-là que papa a emmené maman voir le docteur à la clinique. Mais j’ai été sauvé, il a changé d’avis à la dernière minute. Je les regardais crier, j’entendais bien la voix de ma mère, je craignais les coups de poings, j’étais terrifié quand on tombait. Pendant qu’ils cassaient les meubles et brisaient les assiettes sur le mur, je me demandais: ‘Si je nais, serai-je vraiment en sécurité?’ « 

 

Nas est aussi l’un des rappeurs préférés des producteurs, s’adaptant à toutes les instrus. L’album de Nas le mieux produit depuis Illmatic. C’est cohérent tout au long de l’album, on retrouve certains des meilleurs morceaux de Nas et il n’y a aucun point faible. Et même si ce n’est pas le niveau de Illmatic ou It Was Written, il y a toujours du bon rap, une production solide et un bon contenu, pas loin de ses deux premiers albums. Il n’y a pas de featuring, ce qui était une surprise, mais il est suffisamment bon pour maintenir à lui tout seul un haut niveau de qualité tout au long de l’album.

Je ne sais pas vraiment pourquoi ces chansons n’ont pas été sélectionnées sur les albums sur lesquels elles étaient censées figurer, car elles feraient partie des meilleures chansons de chaque album. Un choix étrange, mais au moins nous avons tout de même pu écouter ces chansons, et c’est l’un des meilleurs projets de Nas à ce jour.

Yafar
Inconditionnel de hip-hop old school "For every rhyme i write it's 25 to life"

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