Le photographe raconte les coulisses du shooting

Publié par Chloé Tissier le [wpdts-custom start= »post-created » format= »d F Y à G:i »]


Le double album Life After Death est sorti le 25 mars 1997. Il s’est vendu à 700.000 exemplaires presque immédiatement, passant en une semaine de la 176e à la première place du Billboard 200.

La cover de l’album mettait en scène l’homme autrefois connu sous le nom de Biggie Smalls vêtu un long manteau et d’un chapeau noirs. Il nous fixait du regard en s’appuyant sur un corbillard portant la plaque d’immatriculation « B.I.G. ». Il n’y avait pas de lunettes de soleil pour cacher son œil paresseux, il le portait fièrement, regardant par-dessus son épaule, comme s’il connaissait déjà son destin. Biggie ne souriait pas, mais il n’était pas en colère. Il ne faisait que rapporter les faits de l’autre côté de la tombe. Cela ressemblait à une prophétie.

 

Le photographe

Six semaines auparavant, ce n’était qu’un travail pour Michael Lavine, mais c’est devenu l’un des plus importants de la carrière du photographe. Originaire du sud de Denver, Lavine est arrivé à New York en 1985. Après un passage à la Parsons School of Design et un stage chez le photographe de mode Francesco Scavullo, Lavine a créé sa propre entreprise en 1988. Rick Rubin l’engage alors pour son premier concert de musique: il photographie le groupe de heavy metal Danzig pour Def American (aujourd’hui American Recordings). Lavine était surtout connu pour avoir photographié des groupes tels que Nirvana, Sonic Youth et les Beastie Boys. Dans les premières années, il était difficile de franchir la scène hip-hop. Il se souvient: « Le look était différent, beaucoup de propreté et de clarté. Ce n’était pas censé être aussi fou et sauvage que maintenant. Au début des années 90, on ne pouvait pas se permettre de faire des photos artistiques bizarres pour le marché urbain ».

Michael Lavine

« Trouvez un meilleur cimetière! »

Bad Boy Records avait de grands projets pour Life After Death. Mais l’album, initialement prévu pour une sortie à Halloween 1996, a été repoussé à 1997. « Puffy était très exigeant », a déclaré Lavine. « Il ne plaisantait pas. J’ai engagé un repéreur pour trouver un cimetière. J’ai apporté des photos au bureau de Puffy et il m’a dit: ‘C’est affreux! Trouvez un meilleur cimetière!’ Et il avait raison. Elles n’étaient tout simplement pas assez dramatiques. On a dû repousser la séance photo d’un jour. On s’est dépêchés et on a trouvé le bon cimetière. »

 

Créé en 1848, le cimetière de Cypress Hills était le plus convenable qui soit. Il est situé sur un promontoire à la frontière de Brooklyn et du Queens et offre une vue majestueuse sur Manhattan, l’océan Atlantique, le paysage de Long Island et même les lointaines collines bleues du Connecticut. Jackie Robinson y est enterré, ainsi qu’Arturo Alfonso Schomburg, Eubie Blake et l’actrice pionnière Rosetta LeNoire.

Les permis ont été obtenus. Une date – le 24 janvier 1997 – a été fixée. Il faisait froid et gris. Big marchait avec une canne, sa jambe gauche avait été brisée dans un accident de voiture quelques mois auparavant. Ceux qui le connaissaient le décrivaient comme grincheux, mais il a gardé un comportement professionnel tout au long du processus.

Puffy l’incruste

Bien que la cover ait été décrite comme ayant des connotations d’Alfred Hitchcock, Lavine a assuré ne pas avoir utilisé de références. « C’est très risqué de faire ça. Il y a plus de chances d’échouer [sans références], mais il y a aussi plus de chances d’obtenir quelque chose de majestueux. Dans cette situation, on m’a donné certains éléments: je n’ai pas choisi ses vêtements, et je n’ai pas décidé que ça allait être dans un cimetière. On m’a dit: ‘Va chercher un corbillard’. C’est tout ce qu’on m’a dit. »

Lavine a repéré un endroit dans le cimetière où il allait pouvoir narrer visuellement l’histoire de Life After Death. « Je voulais avoir un peu d’espace autour du corbillard », a expliqué Lavine. « Je ne voulais pas qu’il soit trop étroit. J’ai trouvé un endroit, et puis nous avons eu une machine à fumée pour lui donner un peu d’atmosphère. Groovey Lew essayait de faire un bon choix de style, et Puffy criait à propos des boutons. Puffy n’arrêtait pas de se mettre sur les photos. Il était comme un type qui voulait s’incruster sur les photos. Il a littéralement fait beaucoup de photos avec Biggie. »

 

Puis, pendant le tournage, Lavine a demandé un autre appareil photo. Son assistante Karen Pearson a chuchoté: « Il n’est pas dans le camion… il a disparu. » Un sac contenant 15.000 dollars de matériel de tournage avait été volé alors qu’ils chargeaient le camion devant le studio de Lavine sur la Cinquième Avenue plus tôt dans la journée. « J’ai failli vomir », a dit Lavine en riant. « Heureusement, j’avais beaucoup d’autres appareils photo. » La dernière chose qu’il voulait, c’était que Biggie ou Puffy se rende compte que quelque chose avait mal tourné.

 

La recherche d’un nouvel emplacement

Mais l’appareil photo volé n’était pas la seule chose qui n’allait pas. Lavine se souvient avoir pensé: « Je dois trouver autre chose, parce que les photo n’étaient pas bien rendues dans mon esprit. Je n’étais pas satisfait de l’aspect des choses. A l’heure du déjeuner, j’ai fait du repérage par moi-même. J’ai roulé jusqu’à ce que je trouve cet endroit incroyable au sommet. »

 

Dès qu’il eut repéré l’endroit, Lavine a pu visualiser l’image dans son esprit. Il est revenu et l’a dit à Puffy.

« Étonnamment, il a dit ‘OK’. Nous n’étions pas d’accord, mais… il m’a fait assez confiance pour y aller », se souvient Lavine. L’entourage s’est réuni et le convoi est parti. « Puffy, Biggie et moi sommes montés dans ma Ford Explorer. J’avais un lecteur six cd, et il a automatiquement mis Elvis. Je ne sais pas ce qu’il faisait là-dedans, mais Elvis passait et Puffy a dit: ‘Qu’est-ce qui ne va pas chez toi? Pourquoi tu écoutes ça?’ Biggie était à l’arrière et il a dit: ‘Hé, mec, calme-toi. Elvis était cool’ « , dit Lavine en riant. « Je trouvais ça génial que Biggie me défende d’avoir écouté Elvis. »

 

« On a l’impression qu’il préside toutes ces âmes »

Au deuxième endroit, Lavine a mis en place le dispositif avec Biggie debout devant ce qui semble être des rangées infinies de pierres tombales fantomatiques. « Il y a cette intemporalité », dit Lavine. « Il vous emmène dans un monde différent parce qu’il est en noir et blanc, son costume ressemble à celui des années 1800 et son œil est comme écarquillé. C’est une présence puissante. On a l’impression qu’il travaille là, ou qu’il préside toutes ces âmes. C’est comme si c’était chez lui ».

L’impact de sa mort sur la cover

Lorsque le monde a pu découvrir la photo, Biggie l’avait quitté. Sa mort a donné à l’image une signification plus profonde. « Si vous allez à cet endroit, ça ne ressemble pas à ça. C’est la nature de la photographie: vous pouvez sculpter une image à partir d’un endroit. C’était mon défi, comment le faire paraître plus grand que nature. Au niveau le plus simple, je veux que les gens aient l’air cool (froid) comme pas possible (enfer) ».

La nouvelle de la mort de Biggie a bien sûr pris tout le monde par surprise. « C’était choquant, vraiment absurde. Comment faire face à une telle situation? On se sent impuissant », a dit Lavine. « C’est l’une des choses qui est si puissante dans les photos. Cela a changé toute la dynamique assez radicalement. Vous avez la photo d’un homme dans un cimetière qui est mort violemment quelques semaines plus tard. Cela rend l’image plus chargée en émotion. Ce n’est pas seulement une photo. Quel est le titre de l’album? Life After Death. C’est dingue. Ca flirte avec le désastre. »

 

A bien des égards, le titre ‘Life After Death’ ne concerne pas seulement Biggie, mais aussi nous. C’est nous qui vivons la vie après sa mort. « L’album a changé toute ma vie d’une certaine manière », a révélé Lavine. « J’avais travaillé à New York pendant 10 ans pour arriver à ce moment. La splendeur de l’album à elle seule était suffisante; rien que d’y être associé est une grande fierté pour moi. La gravité de sa mort a été bouleversante. »

 

Quant à la carrière de Michael Lavine, elle pris un tournant titanesque:

« En ce qui concerne la cover, c’est devenu un aimant. Les gens voulaient être associés à moi parce que j’étais associé à lui. Elle m’a projeté dans l’espace, a changé la trajectoire des choses, a alimenté mon vaisseau spatial, et je l’ai piloté pendant longtemps. »